Disclaimer: cette histoire a eu lieu il y a quelques années et n’est pas celle d’un hibou, enfin, si… presque…
Cette histoire commence par un réveil compliqué dans mon appartement de Nsimeyong dans le troisième arrondissement de Yaoundé, capitale poussiéreuse du Royaume des Crevettes.

Petit tour au beigneitariat du coin pour ne pas crever d’hypoglycémie après la soirée que je viens de m’infliger. Concours entre les haricots protéinés aux charançons et les beignets frits dans de l’huile de moteur pour savoir qui me remettra d’aplomb. Les haricots gagnent haut la main.
C’est au moment du rot de satiété subséquent à l’ingestion de mon petit déjeuner cancérigène que je constate qu’il se passe un truc étrange dans la concession d’à côté. Une activité anormale même pour un quartier où rien n’est normal.
Addition réglée, j’encaisse le racisme antiriches de la vendeuse qui déteste ces tétés qui viennent manger le matin avec « les gros billets ». Oui, dans un pays où personne n’a de l’argent, personne n’a de monnaie.
Par expérience, je sais qu’il est des heures et des circonstances où il vaut mieux fermer les yeux sur certains commentaires. Muet comme un charançon, je compte la différence rendue tout en me dirigeant vers la concession où je m’invite au nom de la liberté de s’informer de ce qui se passe dans le voisinage.
La cour des miracles
Poussé le portail de tôles rouillées plus enclines à abriter un tétanos endémique qu’à garantir un sommeil quelconque, je débouche sur une cour rouge latérite, bondée. La concentration de personnes valides à une heure aussi matinale est à elle seule un indicateur pertinent sur le taux de chômage dans l’arrondissement. La cacophonie ambiante est à la hauteur de cette tour de Babel.
Il y a quoi ici? L’attaque peut semble malpolie et brutale pour un observateur non camerounais, mais elle n’est que l’expression de mon impatience face à un kongossa chaud chaud. Mon interlocuteur ne relève pas, preuve ultime de sa camerounité et me pond un résumé d’une traite, presque sans respirer.
Mon frèèère! Nessa moi aussi je passais j’entends seulement les gens qui crient nessa je viens voir croyant que c’est encore les nyamas nyamas bandits qui nous dérangent au quartier je viens on me dit que c’est le hibou.
ékié! Le hibou comment?

Une liane à la silhouette plutôt délicieuse qui n’attendait que l’occasion de se voir tendre mon micro invisible me sort une histoire peu ordinaire, mais qui jusque là n’a rien d’extraordinaire:
La propriétaire des lieux s’étant levée aux heures matinales qu’impose la misère, a eu la surprise de découvrir un rapace nocturne affalé dans sa cour. Victime probable d’un règlement de comptes nocturne entre rapaces ou d’une parade nuptiale ayant dégénéré, l’oiseau de nuit est dans l’incapacité de reprendre son envol.
Là s’arrête le “normal” dans l’histoire. Prise de panique, la dame hurle (au hibou! je présume…). La maisonnée et le voisinage rappliquent. Le volatile est piégé sous un récipient et maintenu dans sa prison par une brique.
Mais… elle capture maintenant le hibou pour faire quoi avec non?
La liane et l’autre spectateur me jettent un regard de commisération.
Donc, tu vas me dire que tu trouves un hibou dans ta cour le matin et tu le laisses? Tu penses que c’est simple?
Paranormal activity
Mon frère, c’est tout sauf simple. C’est sûrement un sorcier qui venait faire les mauvaises choses, soit qui est tombé de l’avion de nuit. Ce qui est sûr c’est que c’est la sorcellerie.
J’ai beau savoir que dans quasi toutes les aires culturelles au monde, les rapaces nocturnes, sont associés à des croyances et superstitions diverses, la violence du ton de mon interlocutrice m’inquiète.
Depuis dix minutes que je suis dans la cour, je n’ai toujours pas vu de hibou. Jouant des épaules et écartant les curieux et chasseurs d’images, je peux constater qu’effectivement, un récipient en plastique orange est retourné dans un coin de la cour, séparé de la foule par un espace vide, sorte de distance de sécurité au delà de laquelle on ressent probablement les radiations maléfiques de l’oiseau de nuit.
Encore sous le choc de sa découverte, la maîtresse des lieux sanglote par terre, entourée et soutenue par ses soeurs du quartier, un gang de mémères aux visages froncés en signe d’implication. Toutes reconnaissables à leurs pagnes de nuit et leurs filets à cheveux qui protègent peu ou prou des coiffures jumelles à base de mèches synthétiques:

Je savais… Je savais ooooo mon dieu! ça fait des mois… problèmes sur problèmes… Mon mari qui monte qui descend, les enfants malades, mon commerce qui ne marche pas. Si je n’avais pas prié le matin-ci c’est qu’ils allaient encore me sucer le sang… Mon dieu… Mon dieuuuuuu!
Redoublement de sanglots. Je soupire: coupures d’électricité, absence d’eau courante, chômage endémique, insalubrité, on vient de trouver la cause de tous les maux du quartier.
Au feu les hibous!
Brûlons ça! Brulooooons eeeeeeeeh! Hurlent des voix dans la foule.
Pressentant peut-être le funeste sort qui lui est réservé, le hibou se met à gigoter sous le récipient. Erreur qui complique son sort déjà compliqué.
Il bouge, woyooooo, on parle il comprend, ce n’est pas un oiseau, c’est une personne!
Aussitôt, le clan des benbskinneurs, intermittents de la justice qui désengorgent prisons et tribunaux en rôtissant de temps à autre de pauvres hères, prend les choses en main. Comme par magie et malgré l’inflation des prix à la pompe, apparaît un bidon d’essence.
Dans l’imaginaire de la foule, rôtir l’oiseau entraînera ipso facto la mort du vampire qui agit sous son apparence. C’est cette seconde mort qui motive les Torquemada du lundi matin.
Mais voilà, réticences. Selon les témoignages que je grappille ici et là, l’histoire de l’Inquisition camerounaise est parsemée d’anecdotes sur des inquisiteurs amateurs qui, voulant réaliser des autodafés de sorciers professionnels, se sont retrouvés piégés dans une dimension parallèle entre géhenne et purgatoire. Personne n’étant assez saoul ou fou pour prendre les choses en main, messire hibou bénéficie d’un court sursis.
Appelez le pasteur!!!
Dans mon enfance, les histoires de sorcellerie étaient résolues par des initiés, marabouts, voyants, guérisseurs, féticheurs, tous animistes. Depuis, le pentecôtisme et Nollywood sont passés par là. Les sauveurs d’hier ont été reclassés dans le cartel des sorciers, le dieu israélite, bien qu’incapable de faire couler l’eau des robinets ou de stopper une guerre est devenu le seul qui sauve et guérit. Lui et ses pasteurs, faux prophètes, vrais escrocs.
Appelez le pasto. Lui seul peut gérer l’affaire-ci!
Je saisis le minuscule flottement où smartphones et crédits téléphoniques se concertent pour essayer d’inverser la tendance générale en suggérant qu’on relâche l’animal.
Mon ami, tu blagues mal hein…
La phrase et les regards menaçants sonnent comme un avertissement. Qui défend un sorcier est un sorcier.
Pour ne pas nourrir l’histoire du Cameroun d’une anecdote sur un gars basso’o qui, venu manger ses haricots, se retrouva en train d’être rôti en place publique en compagnie d’un hibou, je décide me m’en aller, sans demander mon reste cette fois.
Si on ne brûlait que des hibous…
Pourquoi je vous raconte ça? Parce qu’il n’y a pas que les hibou qu’on rôtit dans ce pays. Dimanche 2 mars 2025, dans un village du Septentrion, deux chercheurs et leur guide étaient battus et brûlés vifs devant une foule de femmes, d’enfants de paysans, sans que leur atroce agonie filmée n’émeuve les témoins.
Le lynchage de Mbalda a certes agité les consciences, mais a vite été rélégué au statut de banal fait divers par le premier clash politico-sportif passé là.
La planète Kontinang ne s’est pas arrêtée de tourner. Aucun questionnement de fond sur l’état du bateau-hôpital Cameroun et des malades qu’il transporte. Car oui, nous sommes malades et en colère. Malades de 42 ans de biyaïsme qui ont détruit les fondements de notre société. En colère contre nous-mêmes et notre incapacité à nous en débarrasser. Une colère orientée vers nos semblables, à la moindre occasion.
La violence inhérente à ce détricotage de la conscience politique et sociale est bien réelle et ne cible pas que des volatiles perdus. Il se passe rarement un mois sans que me parviennent les échos de personnes brûlées vives dans les rues de Yaoundé ou Douala sous l’accusation de vol. Ces actes ont revêtu une telle banalité que même les médias ne daignent plus leur consacrer le moindre entrefilet ni l’opinion publique leur concéder la moindre émotion.
Dans quelques mois, se tiendra l’élection présidentielle au Cameroun. Je ne sais pas pour vous, mais je suis très mal à mon aise à l’idée qu’une majorité de ceux qui iront en octobre décider (ou faire semblant) du futur président du Cameroun sont des personnes pouvant se réunir en collégialité pour griller un volatile sous l’accusation de pratique de sorcellerie ou de pauvres innocents taxés de terroristes.
Obscurantisme, recul de l’esprit critique, sectarisme. Les mécanismes qui poussent une foule en colère a rôtir un sorcier, même sous couvert d’un malheureux rapace, sont les mêmes qui poussent des villageois à brûler vifs d’innocents chercheurs: peur, colère, frustration, manipulation, le tout dans un contexte de misère sociale et d’absence totale de valeurs, y compris celle de la vie humaine.
Ecouter les médias camerounais en cette aurore de scrutin électoral me glace le sang, non à cause du fiel qui y est vomi à longueur de diatribes mais à cause de la capacité d’ingestion de cette bile.
On a oublié les années de braise, quand naquit le discours anti-opposition aux relents tribalistes. Quand des jeunes fanatisés et biberonnés à la haine furent armés sous couvert de ce qui s’appelait alors autodéfense. Quand ces jeunes gens ont été le fer de lance des violences xénophobes et tribales qui suivirent le scrutin perdu par le candidat déclaré vainqueur…
Aujourd’hui, le terreau des consciences est prêt pour que se remette en place la même mécanique mortifère.
Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre, hélas…
Epilogue
J’imagine que le sort du hibou vous intéresse… Le week-end suivant les évènements dans la cour, qui est-ce que je croise dans un bar de Shell Nsimeyong? La délicieuse liane qui voyait la sorcellerie partout. C’est de sa bouche que j’eus le fin mot de l’histoire.
Le pasteur appelé en renfort se fit attendre. Longtemps. Dans cet intervalle, un des gamins de la concession, profitant de l’inattention des inquisiteurs, releva la cuvette pour découvrir l’objet de l’excitation matinale des adultes. Le hibou ayant récupéré et profitant de cette ouverture inespérée, s’envola à tire d’aile au milieu des cris de colère et de dépit des spectateurs. Cris qui se transformèrent en hurlements d’effroi lorsque l’oiseau, dans un ultime pied de nez, survola la foule au ras des greffes synthétiques, provoquant une débandade sans précédent avant de s’enfuir à tout jamais. L’enfant reçut une bastonnade mémorable.
Après quelques Kadji bien frappées la liane voulut bien m’enseigner l’art du Kamasutra beti pendant le reste de la nuit.
Cette leçon vaut bien une liane, sans doute.
Peace!