Je suis camerounais, je suis mbenguiste occasionnel [Part 1]

chateau-rouge

J’aurais dû écrire ce billet il y a longtemps, mais je crois que j’ai oublié. J’oublie plein de choses en ce moment. L’idée de sa rédaction m’est revenue suite à une conversation avec mon ami Tito, un mbenguiste occasionnel à qui je disais au revoir il y a quelques jours en espérant qu’il me « garde ».

D’abord, la définition du mot mbenguiste selon le dico du camfranglais de Valéry Ndongo:

Mbenguiste: n.m. et f. Synonyme de mbenguètaire

Mbenguètaire: n.m. et f. Qui vit en Europe.

Il faut signaler qu’on ne parle pas d’un caucasien qui vit en Europe hein? Mais d’un noir en général, un camerounais en particulier.

Sur la base de cette définition, un mbenguiste occasionnel est un type d’un coin passablement paumé du Cameroun qui de façon régulière ou non, se retrouve à Mbeng pour des périodes plus ou moins longues. C’est généralement un gars qui met son cerveau à contribution pour créer des ponts, culturels, artistiques, informationnels. Des gars comme Tito, Valéry Ndongo ou même moi, votre humble griot numérique.

La caractéristique principale du mbenguiste occasionnel, à la fois la source de sa force et sa plus grande faiblesse est qu’il sait qu’il va rentrer chez lui, peu importe ce qu’il est venu fricoter en Europe. Il rentre généralement parce qu’il sait qu’il peut revenir à tout moment hein? Du coup il a une perception différente de l’Europe, cet eldorado pour lequel beaucoup sont prêts à vendre père, mère ou piment, c’est selon.

Dans ce monde de mobilité le mbenguiste occasionnel doit surtout faire face à une race que je vais vous faire découvrir via ce billet: ses « frères », les noirs de mbeng, les mbenguistes à temps plein, sans ambition de rentrer, même si Biya prend sa retraite.

Bienvenue en enfer

Tout commence généralement lorsque le mbenguiste occasionnel (nous abrégerons par MO, c’est quel long terme ça? Tsuip!) donc, lorsque le MO qui n’a généralement pas de souci de logement ni de nutrition décide d’aller saluer sa famille de Mbeng. Au premier abord, l’accueil est chaleureux, eu égard au paquet de victuailles du pays que le MO ne manque jamais de ramener. Puis au fil de la conversation, les mbenguistes à temps plein deviennent inquiets. L’équation à résoudre est la suivante: comment dire au mougou ci qu’il ne peut pas venir serrer avec les enfants dans le petit F3-ci?

Des commentaires alarmistes s’ensuivent. Mbeng est dur, ici il faut travailler, les paresseux dorment dehors, les matelas c’est une place, il y a un ministère qui contrôle le nombre de gens qui dorment dans les appartements…. Ekiééééé!!!!

Puis, il y a l’heure du soulagement honteux: Tantine je rentre.

Mais tu loges où?

En ville là au Pullman.

Euye! Tu disais même que tu es venu faire quoi?

Ce que je vois je fais, ce que je ne vois pas…

Vous l’aurez compris, quand on débarque, on est classé par défaut dans la case « aventurier venu se chercher ». Après clarification, le ton change. Les mbenguistes à temps complet se rendent compte que le petit là est dans un « gros truc ». Le vernis craque. La tante active le mode « tante du village ». Le MO a droit à une litanie sur les gosses qui font l’école macadamière pour aller traîner dans les gares; Les problèmes de survie; l’argent qui manque; l’argent qu’il faut envoyer au pays; la sorcellerie qui suit les gens même à mbeng; les pasteurs qui suivent les gens à mbeng pour gérer les problèmes de sorcellerie qui suivent les gens à mbeng; les matraques qu’on fourre dans le cul des noirs…

Retour vers le futur

Une chose que les mbenguistes définitifs ne comprennent pas, c’est la notion de retour au pays. Même après avoir égrené le chapelet de leurs difficulté au pays de Jacques Chirac, ils n’ont pas d’option « rentrer au pays ». Ainsi, lorsque le mbenguiste occasionnel annonce au détour d’une phrase qu’il rentre dans deux semaines, stupeur et effroi se lisent sur les visages. « Tu rentres faire quoi? ». Une question dans laquelle se concentrent des réminiscences liées à la difficulté d’obtenir un visa, se payer un billet d’avion, débarquer, s’installer, trouver travail et logement.

Mais petit, avec la souffrance qu’il y a au pays là tu rentres? Avec Paul Biya qui a tout gâté là tu rentres?

Le mbenguiste occasionnel wanda: ce n’est pas parce qu’on se plaint d’un endroit, qu’on ne désire ni ne peut y vivre, la preuve: vous.

SOS racisme

Les mbenguistes de mbeng (il y a des mbenguistes du Maroc désormais hein?) n’aiment pas les blancs. Je suis violent, je m’en fiche, je m’en réfère à leurs propos. Ils vivent en communauté de coloris et te mettront toujours en garde contre les caucasiens, des gens « méchants qui exploitent la misère des frères ».

Le problème c’est que le mbenguiste occasionnel ne quitte pas vingt cinq millions de camerounais pour venir s’acoquiner avec les camerounais d’Allemagne… C’est quoi le projet? et le mélange des peuples alors? Et le croisement des civilisations, et les lianeries transversales?

Qui plus est, les premiers petits escrocs et autres arnaqueurs qui essaieront de te vendre de la poudre de perlimpinpin pimentée sont presque toujours issus de ta communauté de drapeau. Vous avez dit « frères »?

Moi pas manger ndolè français

En tant que mbenguiste occasionnel, je n’ai jamais compris cette histoire d’offrir du ndolè made in Château Rouge, sucré à force d’avoir été congelé, ou du mbongo inodore à un gars qui débarque du pays. L’intention est bonne, mais le MO est un touriste, un gars qui veut découvrir les spécialités locales.Quand on va en Allemagne on mange de la choucroute, on boit de la Steinbier et non pas des Beaufort achetées à prix d’or dans un restau-Snack-bar-salon-de-coiffure-salon-de-massage-africain, louche, tenu par une congolaise qui change de nationalité en fonction de la commande du client.

Château-Rouge-à-Paris-592x320

Précision, ceci est valable pour les MO camerounais hein? Les togolais ne transigent pas là dessus. Mon ami David Kpelly m’a fait marcher dans la neige froide et mouillée un soir à Vienne. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il cherchait un mets dont le goût lui rappellerait l’igname pilée.

Il vint un roi qui ne connaissait ni Jacob ni ses frères

Une autre plaie que nous autres mbenguistes occasionnels ne supportons pas: les enfants des mbenguistes. Vous savez, la seconde génération. Bêtes, méchants et généralement stupides, surtout quand ils sont ados. A peine débarqué, emmitouflé dans ses trois pulls achetés à Mokolo la veille, le mbenguiste occasionnel récolte l’étiquette de blédard. Son accent chantant ne l’aide pas. Les « cousins » décident parfois de lui faire voir la ville, comme à un villageois, sauf qu’il n’est pas question de musées ni d’expositions, on va dans des magasins de sport et de jeux vidéos. Mais bon difficile d’attendre plus de jeunes gens dont 90% du langage est fait d’une onomatopée que j’ai mis du temps à décrypter: « wesh! wesh! ».

Le blédard généralement est un peu perdu devant l’excès d’automatisation. Les petits cons qui se croient supérieurs lui donnent des cours en rigolant. Ne pas savoir utiliser un ascenseur ou le compostage automatique ne signifie pas qu’on est idiot, on vit tout simplement dans un pays sous-développé de ce point de vue. Mais ne savoir écrire son nom qu’en langage sms…

Le MO ne comprend pas des notions comme « sauter le métro ». A Yaoundé quand on n’a pas d’argent, on marche ou on se lève tôt pour profiter de la CA du voisin riche..

Les contes d’Amadou Koumba

Lorsqu’on débarque à mbeng, les frères mbenguistes ont tendance à nous répéter des poncifs, parfois de mauvais goût dont l’ambition semble de nous rappeler qu’on vient d’une société désorganisée et que maintenant on entre dans le temple de la « civilisation ». Mon petit ici on vit à l’heure du blanc hein? Vos machins de Yaoundé là c’est là bas. On ne débarque pas chez les gens sans prévenir, même le week-end. Un ‘grand m’a même dit un jours à Bruxelles: « petit ici on ne rit pas trop comme chez vous là »!!!!!!

Ce n’est pas faux, mbeng va vite, mais chez nos frères là certains préceptes cachent mal une conceptualisation bancale. Par exemple l’affaire de ne pas venir sans prévenir là. C’est parfois une histoire de nourriture hein? Je l’ai vécu. Le bruit d’une sonnette, à l’heure du repas, chez les frères de Mbeng est une source d’AVC. Tandis que chez nous on cuisine une marmite entière de bouffe car on ne sait jamais qui peut débarquer et que surtout on sait que parmi ses enfants, Tamo, ne mange jamais un seul plat, Chez les mbenguistes la bouffe c’est une place, chacun a son morceau avec empreinte biométrique et tout le toutim.

repas famille

Quand nous autres, blédards, mbenguistes occasionnels mangeons chez nos frères de mbeng, on peut lire le stress dans les yeux de la maîtresse de maison. On voit au moment où on se saisit du plat de viande qu’elle prie. Elle prie pour qu’on n’ait pas séché les cours d’arithmétique à l’école. Une arithmétique qui nous fera constater qu’on est cinq à table et qu’il y a six morceaux de viande. Que le sixième morceau est un morceau de secours qui sauf urgence doit rentrer intact à la cuisine. Qu’il est hors de question de se servir trois morceaux comme si on était allé chasser le gibier là soi-même derrière le Monoprix. Qu’on n’est pas à Mvog Ada ici. Que qu’est ce qu’on cherche même à mbeng? Que pourquoi on vient seulement chez les gens le jour où il y a la viande au menu? Que c’est même quelle famille ça?

Bref, les amis, la vie n’est pas facile en ce bas monde, surtout quand on est noir et que ce simple coloriage laisse poindre dans le regard de l’autre des remugles pestilentiels de la case dans laquelle il vous a cadenassé. Pire quand on vient d’un pays « pauvre » et que ceux qui vous jugent du fait de cette origine vous colorient à l’image de leur bêtise et de leur ignorance.

Dans la seconde partie on parlera des mbenguistes en soirée et des techniques d’approche des lianes mbenguistes. Abonnez vous à la newsletter pour ne rien louper.

Peace!

 

 

 

 

15 Commentaires

  1. David Kpelly

    Mort de rire ! Florian ! Tu n’as pas peur de Dieu? ( Si si, c’est moi un mécréant qui te le demande). On a marché dans ce maudit froid glacial de neige cette nuit (franchement, c’était pénible, hein!) on a donc marché dans cette neige viennoise cette nuit parce que tu chassais de lianes, comme toujours… Ne viens pas le mettre sur ma boulimie de l’igname pilée !

    Répondre
  2. Lashwana

    Ton style a changé, j’arrive plus à rire sur tes billets. What happened?

    Répondre
    1. Florian Ngimbis (Auteur de l'article)

      J’ai toujours dit que mes billets n’ont pas pour but de faire rire les gens hein? C’est un bonus collatéral 🙂

      Répondre
      1. William

        Parfois la cerise est meilleure que le gateau…

        Répondre
  3. Anonyme

    merci de nous plonger, nous les blédars dans le biotope de ces homo-sapiens qui pensent être différents. peace

    Répondre
  4. Constant Sabang

    Savoureux. Comme d’habitude.
    J’ai adoré, je partage

    Répondre
  5. Anonyme

    Tu n as dit rien que la verite et toute la verite. Mbeng est dur mais I’ll refuse de l accepter. Mieux etre chez led autres que chez soi tel est leur adage

    Répondre
  6. Anonyme

    Excellent et pertinent.. Une peinture froide et sans complaisance aucune d’une réalité que beaucoup veulent refouler…. Oui c’est bel et bien ça et cette image des morceaux de viande compté au gramme près est tout simplement pathétique….

    Répondre
  7. Babeth K

    Lol Florian, en fait ton sujet principal c’est le Mbenguiaste occasionnel mais tu en profites pour finir avec nous…😂

    Répondre
  8. David

    Le babimbi ci dérange. On t as fait quoi ? Mais tu as raison, moi comme toi j’ai horreur de ses ados mbenguiste définitifs sans aucun respect pour leur cousin blédard… Ayant vécu cette situation il ya 12 ans today, je m’efforce à inculquer ce respect à mes gamins. Le pire c’est les vagues venues sans aucun scrupule, mariages et autre vices libidineux, ceux la sont là pire des espèces, croient que vivre à mbeng c’est mieux que vivre au pays, les lumières de la ville les aveuglent au point où ils oublient que le pays qu’ils dénigrent leur a tt donné.

    Répondre
  9. Danielle ibohn

    Description si fidèle, surtout les petits cons et les arithmétiques « tu dors où? tu rentres? » Hihihi

    Répondre
  10. Christian Etongo

    Florian je t’ai fait quoi? Tu as peind un tableau parfait que je vis tout le temps

    Répondre
  11. phil

    superbe plume

    Répondre
  12. Jack

    J’ai connu:
    – le beau-frère complètement catastrophé quand je lui ai dit que je rentrerai à la fin de ma mission. « C’est pas bon, c’est pas bon. Faut pas rentrer. Si j’avais sur je t’aurais trouvé une française ». Idem à chacun de mes séjours.
    – le cousin quand même surpris que tu ne vas pas squatter chez lui, mais dormir à l’hôtel. Il t’y accompagne même.
    – le fameux « tu es parti à Chateau-Rouge? ». Désolé mais non, j’y ai pas mis les pieds.
    – les Noirs qui détestent, abhorrent les Blancs. Tu n’aimes pas quelqu’un, tu fais quoi chez lui, mollah? Sois cohérent.
    – les ados, on se connaissait du Cameroun, ils m’ont pas fait chier. Ils savent qu’une taloche est si vite décochée.
    – Mais gars, ma cousine me donnait la tchop hein! Quand j’avais le manque du pays, c’était bombance assurée chez elle. Et son mari faisant régulièrement Paris-Yaoundé, il y avait toujours des produits frais. 🙂

    Répondre
  13. Basile NETOUR

    Ngimbis, toujours égal à lui-mmême!!! Ton histoire me wanda, gars!!!
    Où et quand ton prochain spectacle? Continue, mon frère, c’est plaisant!!!

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.