Je suis camerounais, je comprends tout!

Alphabet Bamoun. Photo: Medu Kam

Certaines personnes croient que j’invente les histoires relatées dans mes billets. Je le dis et redis : NON ! Tout ce que je dis et raconte sur ce blog est vrai. Parfois ce sont des histoires banales, des choses qu’on vit au quotidien mais que je croque avec mon humour qui semble-t-il est atypique. Ce qui les fait paraître exceptionnelles.

Ce matin par exemple j’ai vécu une expérience amusante dans un taxi. Vous savez nos taxis yaoundéens à cinq places chauffeur non compris.

Je rentre dans le taxi, je m’installe à l’arrière en compagnie de deux jeunes filles pas spécialement belles, mais le genre qui se prend la tête pour s’être arrosé de parfum et chaussées de louboutins made in china. Ici on dit qu’elles se sentent.

Parlant d’odeur, j’ai été pris à la gorge par les effluves de leurs parfums respectifs qui tenaient plus de l’insecticide que de la fleur d’oranger, mais là où les choses se sont gâtées, c’est quand les deux sorcières ont commencé une discussion sur la dernière ligne de vêtement des sœurs Kardashian. Vous savez une de ces discussions à voix ultra haute qui vous donnent envie de vous suicider. Le sujet m’était assez indifférent, mais les deux vampires hurlaient comme des loups garous en extase devant la pleine lune. J’ai donc décidé de passer à l’offensive.

S’il vous plaît, vous pourriez parler moins fort…

D’abord surprises d’entendre parler, elles se sont tourné vers moi pour voir de près le microbe qui osait les rappeler à l’ordre. Imperturbable, j’ai subi le balayage dédaigneux du double faisceau de leur regard bovin.

Balayage conclu par un « Tssuiippp » retentissant après lequel elles se sont replongé dans leur discussion, mais cette fois dans une langue autre que le français.

A mon tour de sursauter en me rendant compte que leur conversation continuait dans ma langue maternelle ! Oui le ngoumba, la langue de ma mère. Je n’étais pas revenu de ma surprise que je tombais encore des nues car les deux malotrues étaient littéralement en train de m’administrer un lavage au vitriol. Morceaux choisis :

Sorcière 1: Quand je te dis que les hommes sont des salauds tu vois alors ?

Sorcière 2: Laisse l’autre là ! Si je lui répond même on va seulement gâter dans le taxi-ci.

Vampire 1: Répondre quoi ? Il est là bas comme une souris ; Est ce que je le vois même?

Vampire 2: Il profite. Ça se voit qu’il n’est pas habitué à parler à des filles de notre niveau.

Mégère 1: Regarde son pantalon sale comme celui d’un fou.

Mégère 2: On dirait qu’on lui a interdit le peigne ou alors son coiffeur est mort.

Njounjou 1: Attrape bien ton sac c’est même peut-être un voleur!

Njounjou 2: Ne le regarde plus trop, il va croire qu’il est beau.

Durant tous le trajet, j’ai été la victime volontaire/involontaire de leur piques méchantes, confortées qu’elles étaient dans l’idée que je ne pigeais pas le moindre mot à leur conversation.

Mais je me suis tout de même payé un bon moment de plaisir, car descendant à la poste avant elles, je me suis retourné vers elles au moment de refermer la portière et leur ai lancé avec mon plus beau sourire un joyeux « Wia nouma kè » qui peut se traduire par « bonne route ! ». Devant leur mine ébahie, j’ai claqué la portière et tout en regardant le taxi s’éloigner, je me suis tapé un fou rire sur e trottoir à tel point que j’ai entendu une vendeuse d’arachide murmurer à sa collègue : encore un nouveau fou.

Franchement, il y’a des camerounais qui ne comprennent rien à ce pays. Peu de gens réalisent qu’autant ailleurs on parle du métissage racial, autant chez nous on glisse peu à peu vers un métissage tribal qui je l’espère tordra définitivement le cou au tribalisme qui sévit encore malheureusement dans notre beau pays.

Déjà, par nos origines, nous sommes très souvent issus de mêmes pôles culturels, autant dans le Cameroun contemporain l’idée d’une lignée pure commence à devenir caduque. Ce qui fait que lorsque deux gourgandines comme celles du taxi s’amusent à déchainer un kongossa malsain sur mon compte dans une langue qu’elles croient hermétique je ne peux que rigoler. Pourquoi ?

Le Cameroun compte plus de 200 langues mais les langues véhiculaires proprement dites sont peu nombreuses ce qui fait qu’il existe beaucoup de patois (variété régionale d’une langue) et d’idiomes. Mais, avec le métissage, on en vient parfois à chevaucher plusieurs aires linguistiques. C’est mon cas :

Par mon père je suis basso’o de Nyanon en Sanaga Maritime région du Littoral.

Voisins des bassa’a et minoritaires, les basso’o sont presque tous bassa’aphones.

Voisins des Eton de l’autre côté de la Sanaga, vers Evodoula et Okola, le basso’o se retouve tout aussi naturellement en train de baragouiner cette langue. Par ailleurs le basso’o appartient au grand groupement Mpo’o Bati. Donc, le bakoko, le yakalack, et toutes ces langues des populations de la région d’Edéa bien que légèrement différentes du basso’o font partie de son bagage linguistique.

Par ma mère je suis Ngoumba de Lolodorf dans le Sud du pays ou les langues véhiculaires sont le bulu et l’éwondo. Je me souviens d’ailleurs que tout petit j’étais surpris d’entendre ma grand mère maternelle, ngoumba de naissance, qui avait eu son CEPE en bulu parler cette dernière langue avec mon père basso’o qui lui répondait dans un mélange d’Eton et d’Ewondo ! Et je vous assure qu’ils se comprenaient parfaitement.

Je précise aussi que le ngoumba s’apparente au maka’a (région de l’est). C’est ce qui permet que j’aie des conversations vraiment hilarantes avec ma voisine Mama Cathy qui vient de cette région.

Il ya aussi l’aspect socioculturel. Mes parents sont fonctionnaires et mon enfance/adolescence s’est passée à parcourir le Cameroun au gré des affectations. D’Abong Mbang à Nanga Eboko en passant par Mouanko, Edéa, Ndikinimeki sans parler de Nkongsamba la ville où je suis né. Ainsi, quand je dis à une fille Touakan o Mbel (Allons à la maison en banen), je sais de quoi je parle !

Je ne veux pas parler ici des bribes de langues que j’ai apprises en côtoyant des conquêtes féminines. Sur cet aspect je suis assez mauvais. Généralement je ne leur laisse pas le temps de m’apprendre quoique ce soit…

Donc, sérieusement, qu’est-ce qui, mieux que la langue, représente le plus parfait symbole de l’intégration? Les ignorants qui passent leur temps à ergoter sur le tribalisme, à établir des pseudos classifications puant à plein nez l’ethnophobie me font rire. On leur a livré clés en main un Cameroun diversifié, ils veulent en faire une Nation compartimentée sur la base du vieux diction divide ut regnere, diviser pour régner. Cette vision passéiste et dangereuse est à combattre à tout prix et je donne au temps le soin de nous débarrasser de ces vieux débris, vestiges d’un autre temps et qui n’ont plus leur place dans la société moderne que notre pays finira par devenir, fais quoi, fais quoi !

En attendant je souhaite un bonsoir chaleureux aux deux harpies du taxi.

Peace ! Vous voyez, je parle aussi anglais, avis aux filles de Bamenda.

22 Commentaires

  1. bertrant

    gâtez nous toujours !!!

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  2. Tatiana

    En tout cas, elle t’ont bien lavé…. mdrrrrr.
    Ces histoires de 1 chronique par semaine, je sens que je vais devenir ACCRO 😉
    Bonne continuation

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  3. T♣

    Excellentissime billet – moi j’ai eu la même expérience, des dualas persuadés que j’étais comment dire? « pas camerounaise » … Ils parlaient juste à coté de moi (en des termes flatteurs heureusement, sinon je sais que je n’aurais pas eu ton sang froid) c’était assez marrant j’aurais dû dire un mot à la fin aussi mais je me délectais trop ☻

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  4. alice

    si chacun savait ce que chacun disait de chacun à chacun…..

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  5. http://afrohairly.canalblog.com

    Depuis la découverte de ce blog, je me rend compte que certaines lectures sont encore plaisantes.
    Bonsoir aux deux sorcières !

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  6. coucou

    mdr , Vampire 1-Vampire2 hein??? le gars ci, tu es vraiment « fou » comme on le dit dans ton histoire lol

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  7. SIMALEU

    Le tribalisme est tenace au Cameroun!Il s’exprime même loin loin de notre cher pays.Il est temps de faire ce pied de nez à tous ceux qui alimentent ce fléau .Ton histoire est édifiante.Merci!!!

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  8. little screan

    Bjr,je suis agréablement surpris par la manière avec laquelle tu peint les méandres de la société camerounaise,et te souhaite bcp de courage pr la suite de tes chroniques surtt que celles-ci sont le lot quotidien des camerounais.
    Elles sont très plaisante surtt « l’humour » que tu utilise pr dénoncer.
    Big up!!!

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  9. Roméo Taka

    hi kongossa man!
    franchement j’apprécie ce énième billet pour le côté fun..pas facile de garder son flegme le temps d’un trajet de taxi, face à deux furies qui médisent de toi dans ta langue maternelle..mais c’est toi qui t’es le plus marré à la fin, comme dans le dicton..
    Tirer d’un fait apparement anecdotique une réflexion sur l’intégration inter-ethnique dans notre cher et beau pays, çà c’est de l’art..et de surcroît, je partage ton opinion. je ne m’embarasse pas de savoir si untel est mon ‘frère du village’ ou non avant de pouvoir me sentir proche de lui. un hobby, un intérêt ou un sort partagé même momentanément (le temps d’une course de taxi par exemple)..suffisent. au passage, permets-moi de te féliciter pour ton multilinguisme, car c’est assurément le meilleur remède au tribalisme ambiant. Vivement le prochain épisode de tes aventures..

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  10. belobo aline

    hahahahahahahaha…les deux sorcières refléchiront à deux fois avant de reparler le ngoumba dans un lieu public.!

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  11. armando

    fais lire ce billet à tous les despotes de notre scabreuse administration

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  12. MAHOP BEKOUME Carine

    Vampire Daries 1 et 2….

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  13. Pingback: Je suis camerounais, je comprends tout! | Mondoblog

  14. Anonyme

    Le point en plus est cette subtilité avec laquelle tu manies la langue, partir d’un fait divers pour l’assimiler à une situation qui domine l’actualité du terroir, c’est tout simplement magnifique. Très belle chute. Ce billet entre dans ma collection : »The best of Kamer Kongossa »…
    Bonne suite!

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  15. adl

    Pour une fois que l’on t’ait décrit à ton insu (mdrrrrrrrrrrrr)

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  16. adl

    Et puis, j’espère que le message est passé: passe un jean propre; rase-toi de près… et tu seras encore plus séduisant

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  17. bghn

    mer6 pour tes histoires

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  18. yvan rheault

    t’es une tour de Babel à toi tout seul, alors je peux te balancer du yemba et du béti !

    men konh kongossa ! ma ding kongossa !

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  19. clover

    abou ngan(mer6 bcp) pr tes posts tro marrants!!kelle ossou ossou (du courage, persévère)!!!peace!!

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  20. Vinielove

    Morte de rire, Merci à ma soeur Michouz qui m’a fait gagner un quart de ma vie en me montrant ton blog, je suis morte de de rire et j’adoooore!! Je sais mm que je vivais comment avant kongossa.mondoblog ptdr..; Encore un nouveau fou ptdr

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  21. Myriam O

    Bonjour,

    j’ai découvert ce blog sur la page facebook de Je Wanda qui demandait de voter pour vous. Ce que j’ai fait évidemment avant même d’avoir lu le contenu et sans m »être demandée s’il est bassa, bamiléké, sawa ou duala. J’ai par la suite fait défiler hier soir et je suis tombée en extase devant les titres. Ce matin j’ai parcouru cet article hilarant, poignant et profond. Je ne peux que vous dire BRAVO. Je vous souhaite de gagner et surtout bonne continuation!

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  22. Wally MBASSI

    Ah!Enfin comme moi!A mi chemin entres plusieurs cultures. Mes parents sont de deux groupes ethniques complètement différents. Chacun de mes grands parents et arrière grands parents aussi.Sans compter les coépouses et autres qui venaient apprenaient leurs langues à tous les enfants sans distinctions.Je suis un brassage entre autre de:Douala,bankon,bonkeng,maka,bulu,bikele,bekeng,badjue,Bagangté.Eh J’allais oublier l’Eton que j’ai appris grâce à ma nounou!
    J’avoue que moi aussi je trouve ça ridicule de s’accrocher de nos jours à ce genre considération qui renferme les langues.
    Aucune langue n’est hermétique!Je peux aussi dire que je comprends tout

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