Pourquoi le Cameroun brûlera demain

Dans un article récent, je présentais la jeunesse camerounaise comme une bombe à retardement. Comme toujours je me suis fait taper sur les doigts. Ceux d’entre vous qui observent l’actualité camerounaise de ces derniers jours ont sans doute été les témoins des émeutes de Deïdo. Ces émeutes qui opposent les Deïdo Boys aux moto-taxis du coin sous le prétexte que les seconds auraient agressé et tué un membre des premiers.

Tout ceci pourrait prêter à rire, sauf qu’on enregistre officiellement quatre morts suite aux violences qui ont émaillé la semaine. Présentation des forces en présence:

D’un côté nous avons les Deïdo boys, les gars de Deïdo, majoritairement de l’ethnie Sawa. Des enfants élevés dans la mentalité dite de « ici c’est chez nous ».

De l’autre côté les conducteurs de moto, majoritairement Bamiléké, dont le crédo pourrait être « nous on chasse que l’argent ».

Les deux camps se livrent une véritable vendetta, un mort pour un mort, détruisant tout sur leur passage, saccageant les biens et propriétés d’honnêtes citoyens.

Depuis le début de ces tristes évènements, chacun y va du sien et l’affaire est majoritairement présentée sous l’angle tribal, les enfants Sawa qui se battent contre l’envahisseur Bamiléké!

Il n’est pas exclu qu’un tel mobile attise la haine des uns envers les autres, mais il ne s’agit là que de causes de surface, les vraies raisons, sont plus profondément enracinées dans notre conjoncture sociopolitique.

Le régime du Renouveau, celui qui nous dirige depuis une trentaine d’années a réussi à provoquer une paupérisation de la société telle que, la jeunesse camerounaise, celle que l’on a pompeusement baptisé « Fer de lance de la nation » se revèle être un fer rouillé et émoussé par plusieurs tares, héritées de la conjoncture sociopolitique actuelle: analphabétisme galopant, sous-scolarisation, absence de culture politique, aculturation, alcoolisme, culte de l’argent, perte des valeurs traditionnelles, et j’en passe des meilleures.

Après les fey-men, devenus les modèles en termes de réussite sociale dans les années 90, on est passé à l’idôlatrie des footballeurs, et des grands détourneurs de fonds publics. Partir, voler, mentir, tricher, se prostituer, tous les moyens sont bons pour réussir.

Mais tout le monde ne peut se payer un billet d’avion pour l’europe, encore moins décrocher un visa Schengen, tout le monde ne peut se payer une place dans la Fonction Publique pour devenir un éperviable à col blanc. Alors, le gros du troupeau s’est engouffré dans la brèche la plus accessible: le secteur informel. Le Renouveau venait de créer une autre caste de camerounais: les débrouillards. Un secteur dangereusement précaire, mais qui semble faire partie de ce Grand-Oeuvre que l’on nomme par ici Grandes Ambitions (Réalisations).

Les jeunes camerounais, selon leur éducation et leur atavisme, ont différemment compris le discours des grandes ambitions. Nos aînés, ceux dits de la génération sacrifiée sont restés assis chez eux (ou chez les parents), buvant les guinness grattées à leurs amis « voyageurs » et attendant un hypothétique coup du sort: le recrutement des 25.000 fonctionnaires est venu les trouver, ou devrais-je dire, les distraire…

les plus jeunes et moins diplômés ont attendu et attendu, les chinois ont débarqué avec leurs conteneurs pleins de motos bon marché: les moto-taxis sont nés.

D’autres attendent toujours, et croyez moi, ils sont les plus nombreux.

Comme toujours, les journalistes camerounais m’ont un peu surpris. La majorité d’entre eux ce sont intéressé à l’écume de l’affaire. Qui a commencé? Qui a agressé qui? Les Deido Boys sont comme-ci, les moto-taximen sont comme-ça, et patati et patata.

On passe à côté du noeud du problème. Les relents tribalistes qui caractérisent désormais cette affaire, la haine viscérale qui semble animer les deux bords l’un vis-à-vis de l’autre ne sont que des détails. Curieusement, personne ne s’étonne du nombre hallucinant de motos-taxis dans ce secteur, personne ne s’offusque de voir tant de jeunes camerounais pratiquer un métier parmi les plus durs et des plus dangereux de ce pays.

Personne ne s’est interrogé sur le taux de chômage impressionant au sein de la population jeune de Deido. Des jeunes qui passent leurs journées assis sur les fameux « bancs de touche » à regarder la vie passer sans avoir aucune prise où s’accrocher.

Personne ne relève ces autres « Deïdo » en puissance que sont les quartiers de nos grandes métropoles, des ghettos majoritairement peuplés de jeunes gens, oisifs, démunis, mais, assoiffés de vie. Ces jeunes qui n’attendent que l’étincelle qui les amènera à égorger les premiers boucs émissaires servis par les manipulateurs qui foisonnent.

La crise de Deïdo passera, du moins on l’espère, mais j’ai peur qu’une fois de plus, personne n’en retienne les leçons. Et un jour, ce sera la crise de trop, celle dont tout le monde se souviendra, celle qui balaiera tout, dans des torrents de sang et de larmes. Voilà pourquoi le Cameroun risque de brûler un de ces quatre à cause d’une querelle de bayam-sellam, parce que les Grands Manitous qui nous dirigent sont plus occupés à jouer les équilibristes pour se maintenir au pouvoir, qu’à faire ce pour quoi ils se sont, pardon, ont été élus: résoudre les problèmes de ce pays.

Peace les moto-taxis! Peace les Deïdo boys!

 

10 Commentaires

  1. stonde

    Très bonne vision et analyse de la triste réalité de ce pays qui est le mien. Tout ce que je peux dire c’est God forbid!!!!!!

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  2. chuck taylor

    très belle approche, ne couvrons pas nos tares de légers problèmes tribaux, le Cameroun a traversé cela. c’est une jeunesse dépourvue, abusée et perdue qui ne demande qu’à être comprise.
    Et si les vieux pères, pour pas dire dirigeants somnolant se préoccupaient ne reste que peu de cette situation, et non de leur trône; notre avenir serait moins brouillé.
    peace and love for my peuple

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  3. Kof Ado

    Belle analyse que celle que vous avez faite. Et ce problème, malheureusement, est le lot de bon nombre de pays africains où les dirigeants, assis sur leurs trônes, voient avec condescendance le peuple qui se meurt. Je crois fortement que l’exemple tunisien et égyptien doivent pouvoir nous inspirer.. Et j’espère vivement qu’on y arrive.

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  4. nina kogni

    très bonne analyse du système actuel. le fer de lance de la nation camerounaise pour citer quelqu’un que nous connaissons tous est un fer bien émoussé. et ce n’est pas seulement au niveau des petits métiers. même en se tapant bac +5, dans une formation prête à l’emploi, on ne trouve rien à faire. c’est facile de jetter la pierre à le jeunesse camerounaise alors que rien n’est fait concrètement pour que les choses changent. Quand je passe à l’avenue Kennedy et que je vois ces centaines de jeunes qui passent leurs journées là à rien faire, ça me donne juste envie de pleurer…

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  5. KAFREJER

    T’a pas fait allussion au décret du premier ministre demandant l’organisation et le cadrage de ce secteur d’activité.

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    1. Ngimbis (Auteur de l'article)

      Cadrage? est-ce que le problème c’est le « cadrage »? Les motos-taxis n’en veulent pas, pour la simple et bonne raison que c’est presque impossible. Les vrais conducteurs de motos sont peu nombreux. par vrai, j’entends ceux qui en font un métier, un vrai. Le problème est le suivant, la majorité des bendskinneurs sont des « aventuriers » dans la profession, ils considèrent qu’ils s’occupent en attendant mieux. Combien ont un permis? combien ont une plaque minéralogique? Ils savent qu’ils évoluent dans la précarité et sont prêts à tout démonter du jour au lendemain pour avoir trouvé mieux.
      Le premier ministre devrait aussi aller cadrer les vendeurs-voleurs de téléphone de l’Avenue Kennedy, les vendeurs de menthol de la poste centrale, et les call-boxeurs… J’allais oublier les vendeurs de Kleenex du carrefour Warda!
      L’hydre constituée par ces jeunes a grossi d’année en année, on a regardé, on a rigolé en se disant « bon débarras ». Maintenant, l’hydre consciente de sa puissance veut faire entendre sa voix. Or on ne sait plus comment lui couper ses multiples têtes…

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  6. mimi

    Malgré la bonne analyse de la situation a Deïdo… Si de nos jours le pire n’est pas encore arrivée au Camair. Je pense que cela n’arrivera pas. bien sur au dehors des petits boucans comme celui-ci. Comme tu le soulignes bien les Bamilékés ne le permettront pas. Ils sont les plus nombreux et pour eux, je te cite: « nous on chasse que l’argent ». Paix a notre cher Cameroun…

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  7. kamawa

    Merci pour cet analyse frerot à te lire et suivre bien ce que disent des personnes dans cette rue de Deido, le noeud du pb ne serait pas plutot l’assassinat d’un jeune nbenguste par un gang de personnes qui avait des motos ou c’est vraiment un pb tribal? merci

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  8. Taty

    Mon coeur me fait mal et mon inquiétude grandit quand je vois ces émeutes de plus en plus fréquentes et dont les véritables raisons ne sont pas mises en exergue…Et le sentiment d’impuissance est pire que tout.

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  9. BAZORD

    Cette analyse est interessante mais je crois le Kmer retera une bombe à retardement sans jamais exploser tout simplement pck pr nous quand tu manges tu bois ça va, d’où la multiplication des débits de boissons et autre je ne parle même pas de la peur qu’on a de perdre ça où du manque de solidarité entre nous, ici c’est l’argent qui gouverne même s’il vient de la poche de quelqu’un qui veut profiter des Camerounais. Les évènements de Deido n’ont plus de portée que Deido,à Ange raphael un quartier universitaire très bouillant non loin de Deido on était dans les bars tranquille.

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