Souvenez-vous: février 2001, c’était « Yaoundé Under Attack! »

Williamsville (Abidjan) en flammes REUTERS/Luc Gnago

Il est facile de décider du sort d’un homme, d’une population tout entière. Appuyer sur un bouton et déclencher des bombardements semble facile au vu de l’actualité. Mais combien d’entre nous savent ce qu’est la guerre? Combien ont vécu au delà des tirs et des bombardements, l’angoisse du moment où on sent sa vie suspendue à un fil ténu? En février 2001, j’ai connu cette peur. Ici au royaume des crevettes qu’on dit pourtant si apathique, pardon, pacifique. Je vous étonne?
Avec la chance qui me caractérise (vous comprendrez en lisant) j’ai passé la nuit du samedi 17 au dimanche 18 février 2001 au Quartier général de l’armée camerounaise à Yaoundé, dans le domicile d’un haut gradé dont le fils que j’ai eu la malchance -du moins ce soir là- d’avoir pour ami fêtait son anniversaire. Vers les trois ou quatre heures du matin, alors qu’en bande, nous regagnions nos chambrettes respectives situées dans le bouillonnant quartier estudiantin Bonamoussadi, un bruit inattendu, inhabituel, mais curieusement familier vint stopper net les chansons paillardes que nos gorges huilées au whisky et à la bière débitaient pour le malheur des riverains endormis : BOUM ! il ne nous fallut que cinq secondes de supputations pour déterminer la nature du bruit. Tout de même ! il aurait pu s’agir d’une bonbonne de gaz ou d’un de ces vétustes transformateurs de AES SONEL qui explosent plus qu’ils ne fonctionnent. Cinq secondes après l’explosion, plusieurs coups de feu déchirèrent la nuit.
Aujourd’hui encore, j’ignore la distance qui sépare le CETIC de Ngoa Ekelle de Bonamoussadi, mais je suis certain que ce soir là, mes compagnons et moi filles comprises (ben oui! qui est assez con pour rentrer d’un anniv sans fille?) nous battîmes un record de vitesse malheureusement jamais homologué.
A Bonamoussadi, où les habitants avaient compris qu’il ne s’agissait pas d’un séisme, deux mots redoutés avaient commencé à circuler « coup d’état ». N’écoutant que notre instinct qui nous conseillait de fuir, mes compagnons et moi prîmes en même temps que d’autres étudiants apeurés la route menant vers le Carrefour Vogt (curieux nom pour un carrefour camerounais, mais ce n’est pas le thème de mon histoire). Les explosions qui continuaient de faire palpiter le sol en même temps que nos cœurs s’enchaînaient à une cadence infernale.
Le jour naissant nous trouva au niveau de la montée du CETI Jeanne Alégué (enfin un nom camerounais). Des camions de militaires nous croisaient dans le sens inverse, filant vers le Quartier général d’où semblaient provenir les combats. A mi-montée, nous croisâmes un homme en tenue camouflée dont la seule vue nous mit du baume au cœur. Il s’agissait d’une espèce de Rambo négroïde, herculéen, armé jusqu’aux dents -c’est l’impression que nous eûmes- et qui curieusement semblait aller dans la direction opposée aux combats. A la vue de notre troupeau égaré, un semblant de patriotisme sembla luire dans ses yeux et il nous fit la proposition vite adoptée de conduire notre groupe vers un lieu plus sûr (pour qui ?). Alors que nous dépassions l’entrée du Grand séminaire, les rafales de mitraillette se décuplèrent. N’écoutant que notre peur et notre Général, nous plongeâmes dans les sissongos bordant la route. Dès ce moment, je dois le reconnaître, le quidam prit les choses en main : « baissez vous ! » « ne levez pas la tête, il ya des balles perdues ! » « rampez ! ». je garde peu de souvenirs du gymkhana qui s’ensuivit, sauf celui du balancement des fesses d’une fille qui rampait devant moi sans éveiller ma libido morte (provisoirement) et aussi la morsure cruelle des sissongos qui me lacéraient la peau sans que je songe à émettre un son : je ne ressentais que ma PEUR.
Après ce parcours du combattant qui dura un certain moment, et durant lequel je commençai à me dire que quitte à mourir, je tenais à arriver en enfer avec ma peau et mes articulations intacts, nous émergeâmes au carrefour Vogt où une vingtaine de personnes étaient rassemblées autour de l’hideux monument qui trône au centre de cet endroit. Comment vous décrire la série de sentiments qui m’animèrent ensuite ?
Le soulagement lorsque quelqu’un alluma un transistor et que nous entendîmes J. (prononcez le point) Rémi Ngono qui inaugurait alors le reportage par cellulaire nous annoncer qu’il n’y avait pas de coup d’état, juste un incendie de la poudrière du Quartier général d’où il effectuait son reportage.
La haine, lorsque nous nous rendîmes compte que notre Rambo improvisé était en réalité un vigile de nuit armé en tout et pour tout d’une bombe lacrymogène, aussi effrayé que nous et qui rentrait de son travail lorsqu’il avait été surpris par les « bombardements ». Cette découverte raviva d’ailleurs la douleur de nos lacérations et écorchures et tout Rambo qu’il était, l’usurpateur s’éclipsa discrètement.
Cette petite histoire peut prêter à sourire. Mais je ne vous l’ai pas racontée dans ce but. Je voudrais plutôt attirer votre attention sur les petits mots, les formules anodines, les égo minuscules, les orgueils individuels, les intérêts particuliers. Autant de petits riens égoïstes et microscopiques à l’échelle du monde qui provoquent des catastrophes dans la vie de millions d’innocents. Frères de Libye, amis de Côte d’Ivoire, je sais ce que vous vivez, je l’ai ressenti pendant de longues minutes. Habitants de Tripoli, d’Abobo, de Bengazi, de Yopougon, dommage que ceux qui décident de vous faire dormir sous les bombes soient si éloignés de vos réalités, de vos aspirations, de votre quotidien.
Peace mes frères.

 

8 Commentaires

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  2. Zarathoustra

    Slt Ngimbis! Tu disais que « je ne ressentais que ma PEUR ». En fait je ne savais pas que toi aussi tu peux avoir peur!!!

    Tu nous rappelle là une bien réelle réalité. Cette question que tu relève : »Combien ont vécu au delà des tirs et des bombardements, l’angoisse du moment où on sent sa vie suspendue à un fil ténu? », doit nous amener à ne pas seulement tenir des propos guerriers, mais surtout à penser aux victimes et à la paisible population souvent innocente!
    Amitiés!

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  3. ariniaina

    Tu as encore de la chance que ce soit autre chose finalement. Moi, en 2009, au début de notre interminable crise (politique surtout), tous les soirs après le travail, je m’inquiétais grave parce qu’à la radio, on entendait des émeutes presque tout autour de la ville où je me trouvais. Du coup, je ne savais pas toujours quel chemin prendre pour sortir de là. J’ai aussi goûté aux bombes lacrymogènes.
    Un soir, c’était le plus dur, je crois, l’émeute était dans mon quartier. Que faire? Comment rentrer à la maison? Heureusement que je me suis souvenue qu’il y a avait des petits sentiers derrière les grandes rues, des sentiers que j’empruntais avec ma troupe quand on était encore gosse. J’entends les bombardements et une peur m’envahissait. Et curieusement, ces sentiers qui étaient toujours vides dans mon enfance, est devenu plein de monde ce soir là, des gens qui ont eu peur eux aussi. Mais, j’ai eu de la chance. A peine suis-je rentrée à la maison, que des pneus ont été brûlés par la foule enragée, des bacs à ordures étaient déplacés. De leur côté, les militaires continuaient les tirs en l’air et les gaz lacrymogènes pour disperser cette foule.

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    1. Ngimbis (Auteur de l'article)

      Oui, c’est exactement ça, découvrir qu’on vit l’enfer dans ce qui fut naguère notre paradis. Courage!

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  4. Kpelly

    Hi, hi, hi! T’as pas honte, vieux flemmard? Même devant des nanas tu oses avoir peur de mourir! A ta place, j’aurais demandé aux gras de se débrouiller, mais cherché un moyen pour sauver les gonzesses… en rêve bien sûr! Parce que dans la réalité, j’aurais, comme toi, détalé comme un lièvre, criant « maman, maman » comme si Maman Marthe pourrait me sauver dans ce cas.
    Non, sérieux, c’est une véritable terreur insoutenable, la guerre!
    Amitiés

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    1. Ngimbis (Auteur de l'article)

      lol

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  5. Fredy

    Ceci me rappelle cette chanson que je récitais sans en saisir le sens dans mon enfance: Zao – Ancien Combattant (http://www.youtube.com/watch?v=iWiLpmZimFs). Sinon merci de nous le rappeler Florientes…

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  6. Jackson

    Toi-même, tu allais faire quoi dehors à une heure pareille! Ah! Ah! Ah! Pour une fois, tu as vu les mandjandjas (fesses) remuer devant toi sans te « lever »!

    lol!

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